Énergies renouvelables au Sénégal : où en sommes-nous en 2024 ?
En mars 2024, la centrale solaire de Kahone, dans le centre du pays, a cessé de fonctionner pendant trois jours. Pas de panne technique majeure, mais un problème de raccordement au réseau national. Les panneaux produisaient, mais l'électricité ne partait nulle part.
Cette anecdote résume bien la situation des énergies renouvelables au Sénégal : des infrastructures existent, des ambitions aussi, mais le système peine encore à absorber et distribuer cette production verte. Depuis 2016, le gouvernement affiche l'objectif de porter la part du renouvelable à 30 % du mix énergétique national d'ici 2025. Pourtant, en 2024, cette part oscille autour de 20 %, selon les derniers chiffres de la Senelec.
Le pays a multiplié les projets solaires et éoliens ces dernières années, attirant capitaux privés et partenaires internationaux. Mais entre promesses et réalité, plusieurs écarts subsistent. Comprendre ces décalages permet de saisir où va vraiment le secteur énergétique sénégalais, loin des discours officiels.
Les chantiers solaires se multiplient, mais la capacité installée reste modeste
Le Sénégal compte aujourd'hui une dizaine de centrales solaires photovoltaïques en activité. Les plus connues sont celles de Bokhol (20 MW), Ten (30 MW), Malicounda (20 MW) et Kahone (20 MW). À elles seules, ces installations représentent environ 90 MW de puissance. C'est trois fois plus qu'en 2018, mais cela reste marginal face aux 1 400 MW de capacité totale du réseau national.
La plupart de ces centrales ont été financées par des consortiums étrangers, souvent chinois ou européens, dans le cadre de partenariats public-privé. L'État sénégalais signe des contrats d'achat d'électricité sur quinze ou vingt ans, garantissant un prix fixe au producteur. Ce modèle attire les investisseurs, mais il rigidifie aussi les coûts pour la Senelec, qui doit honorer ces engagements même quand la demande baisse.
Le solaire progresse surtout dans les zones rurales, où l'extension du réseau classique coûte cher. Des mini-réseaux alimentent désormais des villages entiers, comme à Ndiob ou à Keur Momar Sarr. Mais ces projets locaux restent isolés du réseau national, ce qui limite leur impact global.
L'éolien démarre timidement, freiné par des contraintes géographiques
Le parc éolien de Taïba Ndiaye, inauguré en 2020, reste le seul projet de cette envergure au Sénégal. Avec ses 46 turbines et 158 MW de capacité, il représente à lui seul la quasi-totalité de la production éolienne du pays. Situé à 90 kilomètres au nord de Dakar, il alimente environ 2 millions de personnes, selon les estimations officielles.
Pourtant, aucun nouveau chantier éolien d'ampleur n'a vu le jour depuis. Les vents côtiers sont pourtant favorables, notamment dans la région de Saint-Louis et en Casamance. Mais les coûts d'installation restent élevés, et les terrains disponibles se heurtent souvent à des conflits fonciers ou à des zones protégées.
L'éolien souffre aussi d'un problème d'image. Certains riverains de Taïba Ndiaye se plaignent du bruit des turbines et de l'impact visuel sur le paysage. Ces résistances locales compliquent l'acceptabilité sociale de nouveaux projets, même quand les études d'impact sont favorables.
La biomasse et l'hydroélectricité jouent un rôle d'appoint, mais stagnent
Le barrage de Manantali, partagé avec le Mali et la Mauritanie, fournit environ 200 MW au Sénégal. C'est la principale source d'hydroélectricité du pays. Mais le niveau du fleuve Sénégal fluctue beaucoup selon les saisons, et la production varie d'une année à l'autre. En 2023, une sécheresse prolongée a réduit la production de près de 15 %.
La biomasse, elle, reste sous-exploitée. Quelques unités de méthanisation existent dans les zones agricoles, notamment autour de Kaolack, où les déchets de l'arachide sont transformés en biogaz. Mais ces installations sont artisanales, souvent mal entretenues, et leur contribution au réseau national est négligeable.
Le potentiel existe pourtant. Le Sénégal produit chaque année des millions de tonnes de résidus agricoles et de déchets organiques. Mais le secteur manque de cadre réglementaire clair et d'incitations fiscales pour attirer les investisseurs. Résultat : la biomasse reste un parent pauvre de la transition énergétique.
Le réseau électrique peine à intégrer les sources intermittentes
Le vrai goulot d'étranglement n'est pas la production, mais la distribution. Le réseau sénégalais a été conçu pour des centrales thermiques fonctionnant en continu. Or, le solaire et l'éolien produisent par à-coups, selon la météo et l'heure de la journée. Quand la production dépasse la demande, l'excédent est perdu, faute de capacité de stockage.
La Senelec a lancé en 2023 un projet pilote de batteries lithium-ion à Kahone, d'une capacité de 10 MWh. C'est un début, mais largement insuffisant pour lisser les pics de production. Les experts estiment qu'il faudrait au moins 200 MWh de stockage pour stabiliser le réseau à l'échelle nationale.
L'autre problème est géographique. Les centrales solaires et éoliennes sont souvent situées loin des centres de consommation, comme Dakar ou Thiès. Les lignes de transmission existantes sont vieilles, mal entretenues, et les pertes en ligne atteignent parfois 20 %. Moderniser ce réseau coûterait plusieurs centaines de millions de dollars, un investissement que l'État peine à financer seul.
Les tarifs restent élevés pour les ménages et les petites entreprises
Malgré l'essor du renouvelable, le prix de l'électricité n'a pas baissé. En 2024, le tarif moyen pour un ménage sénégalais tourne autour de 100 francs CFA le kilowattheure, soit environ 0,15 euro. C'est deux fois plus cher qu'au Maroc, et trois fois plus qu'en Côte d'Ivoire.
Pourquoi ? Parce que la Senelec achète encore 60 % de son électricité à des centrales thermiques fonctionnant au fioul lourd ou au gaz naturel. Ces combustibles sont importés, et leur prix fluctue au gré des marchés mondiaux. Même quand le solaire produit à plein régime, la facture globale reste tirée vers le haut par ces coûts fixes.
Les contrats d'achat d'électricité signés avec les producteurs privés ne sont pas toujours avantageux non plus. Certains tarifs garantis dépassent 80 francs CFA le kilowattheure, alors que le coût de production du solaire a chuté de moitié depuis 2015. Ces contrats, signés à long terme, empêchent la Senelec de profiter de la baisse mondiale des prix.
Les perspectives pour 2025 et au-delà restent floues
Le gouvernement a annoncé en 2023 un plan d'investissement de 500 milliards de francs CFA pour accélérer la transition énergétique. Mais les détails restent vagues. Aucun calendrier précis n'a été publié, et les appels d'offres pour de nouveaux projets solaires ou éoliens se font attendre.
Certains acteurs privés restent optimistes. Des entreprises locales, comme Meridiam ou Akuo Energy, continuent de prospecter pour de nouveaux sites. Mais elles attendent des garanties plus solides de la part de l'État, notamment sur la solvabilité de la Senelec et la stabilité des tarifs.
Le vrai défi pour le Sénégal est de passer d'une logique de projets ponctuels à une stratégie intégrée. Cela suppose de moderniser le réseau, de développer le stockage, et de renégocier certains contrats trop coûteux. Sans ces réformes, la part du renouvelable risque de stagner autour de 20 %, loin de l'objectif affiché.
Key facts
- Le Sénégal compte environ 90 MW de capacité solaire installée en 2024.
- Le parc éolien de Taïba Ndiaye fournit 158 MW, soit 11 % de la production nationale.
- Le tarif moyen de l'électricité pour les ménages atteint 100 francs CFA le kilowattheure.
- Les pertes en ligne sur le réseau de distribution peuvent dépasser 20 % dans certaines zones.
- Le barrage de Manantali apporte environ 200 MW, mais sa production varie selon les saisons.
Pourquoi le Sénégal n'atteint-il pas ses objectifs de 30 % de renouvelable ?
Le réseau électrique ne peut pas absorber les pics de production solaire et éolienne, faute de stockage suffisant. Les investissements dans les infrastructures de transmission et de distribution accusent du retard, et les contrats d'achat d'électricité signés avec les producteurs privés sont parfois trop coûteux pour la Senelec.
Le prix de l'électricité va-t-il baisser avec le développement du solaire ?
Pas à court terme. Tant que la Senelec dépendra majoritairement des centrales thermiques et de contrats à long terme avec des tarifs garantis élevés, les tarifs pour les consommateurs resteront stables ou augmenteront. Une renégociation des contrats existants et une montée en puissance du stockage seraient nécessaires pour faire baisser les prix.
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